A la fin de l'année, dans les collèges, on prépare la rentrée suivante par de nombreuses réunions diverses et variées, en particulier le conseil d'enseignement.
Pour les non profs, c'est le moment ou les chefs se réunissent avec les enseignants d'une matière ou d'un groupe de matières - par exemple, au hasard, les langues - afin de faire le point sur les besoins en heure de la DHG (dotation horaire globale), la répartition des classes entre les collègues, le bilan des actions et projets entrepris et la préparation de ceux à venir, les besoins en matériel, etc.
La gestionnaire du collège s'est jointe à nous, ce qui semble normal puisque c'est elle qui va devoir effectuer les commandes, dire si un projet est possible ou pas d'un point de vue financier etc.
Ben chez nous, quoi que tu demandes, quelle que soit la remarque que tu fasses, la réponse est la même au point qu'elle en est devenue un mème au collège: «çay compliquay».
Ha bon, «c'est compliqué» ?!
Dans le cas qui m'occupe ici, l'installation du WIFI donc, l'équipe de bras cassés qui nous tient lieu de personnel de direction a passé son temps à nous dire que c'est compliqué d'installer le WIFI (j'en parle depuis 5 ou 6 ans tous les ans).
Comme cette année je n'ai pas lâché l'affaire et que j'ai insisté en demandant des explications, ils sont restés très évasifs... on peut toutefois dégager certains arguments de la bouillie verbale qui leur sert de prétexte:
Argument N°1: «houlà, le WIFI ça dangereux, ya des normes pis tout ça ma pauv' dame!»
Cet argument est à lire avec le ton de celui qui sait parce qu'il a accès à des arcanes occultes qui restent fermées au commun des mortels. Parce que moi, j'ai cherché quelles étaient les contraintes pour l'installation du WIFI dans les collèges; googol, légifrance, education.gouv.fr...
RIEN. le rienissime total. Plus de rien me paraît difficilement envisageable.
Donc soit ils me filent le texte de loi fixant ces normes apparemment si contraignantes, soit c'est à balayer d'un revers de main méprisant. (j'accepterai volontiers qu'on me prouve que j'ai tort TEXTE OFFICIEL EN MAIN, je suis pas psychorigide)
addentum à la réfutation de l'argument N°1
Je n'ai pas pu m'empêcher de relever l'ironie de la situation qui consistait à interdire le WIFI dans un établissement scolaire dans lequel on tolère encore (je cite le chef) des «murs amiantés dans lesquels on n'a pas le droit de percer» et des «sondes utilisant un produit très légèrement radioactif aujourd'hui interdites à la vente»... J'ai ri... Mon chef, lui, non. Il a même essayé de se mettre en colère, le chéri. J'ai reri.
Argument N°2: «ça coûte cher, j'ai pas les sous» («ouinouin»)
Donc, là, j'ai réfuté direct en citant les prix de n'importe quelle borne wifi... oui, ta gueule.
Argument N°3: «Mais heuuuu, on ne peut pas balancer le mot de passe aux élèves sinon ils feront rien qu'à se connecter à du porno»
Je sens que je vais re re rire.
alors:
- les gamins n'ont pas besoin qu'on leur fournisse l'accès wifi, ils ont tous les données illimitées (ou la plupart)
- vu la connexion au charbon de bois qu'on a au collège, ça m'étonnerait que les mômes s'emmerdent à s'y connecter.
- le porno, ça me fait bien marrer: le proxy académique te bloque tout (et même n'importe quoi); donc c'est du bullshit
- les mômes ont interdiction d'utiliser leur portable dans l'établissement; au temps pour les connexions pirates.
- même si on ne veut pas leur «balancer le mot de passe» à tous, rien n'empêche de configurer le point d'accès correctement, de permettre des connexions invité temporaires, de configurer un proxy encore plus sélectif (genre seul le domaine geogebra.fr est accessible par cette connexion) etc. J'ai donc AFFIRMÉ, droit dans les yeux du responsable TICE: «toi et moi on sait très bien qu'il n'y a AUCUN problème technique, donc, stop...»
parenthèse
Au départ, c'est une demande qui fait suite à l'annonce qu'on n'aura AUCUN nouvel équipement, pas même de tablettes (dont l'intérêt sans le WIFI ne me saute pas aux yeux de toutes façons, mais je suis peut-être de mauvaise foi).
J'ai donc proposé de permettre l'utilisation des smartphones des gamins et de garder quelques bécanes sous la main au cas où certains élèves en seraient dépourvus.
Argument N°4 : « de toutes façons c'est pas nous qu'on s'en occupe, c'est la/le [insérez ici le nom cabalistique d'une instance nébuleuse et injoignable]»
A certains moments, ils on du mal à te cacher qu'ils se foutent de toi, quand même...
Il paraît, si j'en crois ce qu'ils ont dit dans la plus grande confusion, que l'instance X s'occupe EXCLUSIVEMENT de la chose avec une hargne jalouse face à tout qui ferait mine de lorgner sur ses prérogatives.
Quand j'ai demandé s'ils avaient fait la demande, ils m'ont répondu de concert: «voui, on a envoyé un email mais on n'a pas de réponse».
Wow, on peut dire que t'as fait ton boulot à fond, mon con...
Tout en gardant cette dernière phrase pour moi, j'ai donc demandé pourquoi on n'appelait pas tout simplement le service en question ? Genre, comme des humains, quoi... il s'avère difficile d'ignorer un interlocuteur qui t'appelle, alors qu'un email, hein...
(bon, il faut préciser qu'on a affaire à un chef qui ne regarde jamais dans les yeux: même en te serrant la main il regarde par terre... il est pas fuyant, le gars, noooon.)
Réponse des perdir (les PERsonnels de DIRection): «non, mais ya personne à appeler, même que c'est une organisation tentaculaire et obscure que la Camorra à côté c'est une kermesse d'école maternelle petite section»
- «vous m'ASSUREZ DONC OFFICIELLEMENT qu'il n'y aura pas de WIFI parce qu'on dépend d'une instance TOTALEMENT INJOIGNABLE et qui peut tout à loisir nous ignorer» et je l'ai noté sur mon carnet. Ils ont bégayé un truc inaudible.
Encore un point pour moi.
Complément postérieur à l'action:
Après renseignement, les autres collèges du coin ne semblent pas soumis aux mêmes affres numériques: leurs gestionnaires respectifs font installer des bornes wifi sans problème et l'usage des câbles RJ45 commencent à se voir restreint aux salles informatiques à postes fixes.
Argument 4 1/2: la belle tentative de confusion fibre/wifi
Je note quand même l'argument des trois qui ont essayé de dégager la responsabilité sur orange en établissant une confusion avec la fibre, qu'en arlésienne numérique on attend depuis 3 ou 4 ans.
Moi:« non, mais je m'en moque de la fibre, ça n'a rien à voir avec le wifi: je peux mettre les ressources et applis nécessaires en local avec un petit serveur pour peanuts...»
Comme certains de mes collègues, peu formés à l'occultisme numérique, faisaient des sourcils en accent circonflexe, je me suis tourné vers eux et j'ai dit: «en d'autres termes, c'est pas un argument...»
La tronche des perdir...
En résumé:
A la fin de l'échange, j'ai bien conclu en répétant après chacune de leurs tentatives de renoyer le poisson:
- «vous m'affirmez donc qu'officiellement nous devons oublier le fait d'avoir le wifi dans notre établissement en 2019, 2020 et 2021 au moins? Je le note...»
J'ai ajouté que pour ma part, j'utilisais ma propre borne wifi; réaction du chef, qui se met à dodeliner de la tête:
- «oui, ben justement, vous n'avez pas tellement le droit de...»
Je l'ai coupé avec la plus grande désinvolture et avec un enthousiasme ironique, j'a ajouté:
- «Ah mais je peux l'enlever dès demain si vous m'en donnez l'ordre, M. le chef d'établissement ! Par contre, les notes et évals, ce sera fini, hein...»
Il a opéré un demi-tour stratégique qui n'a pas manqué de me rappeler le demi-tour droite inculqué à l'armée...
Conclusion
Là, c'était pour le WIFI, mais c'est pareil pour tout:
- les sorties, c'est compliqué pis trop cher,
- le quart d'heure lecture: on prendra sur le temps de pause mais on vous paiera pas.
- les manuels scolaires: houla on n'a pas les sous,
- les voyages: merci de ne plus en organiser.
La plupart des collègues proposent de faire une année blanche au niveau des projets... comme c'est ce qu'attendent les perdir (et qu'en plus ils nous feront retomber la faute dessus en cas de questions de la part des parents) je propose l'inverse: organiser tous plusieurs projets et sorties... et expliquer aux élèves qu'on n'a pas obtenu le droit de les faire de la part de la direction... on va voir qui a la force d'inertie la plus grande, ok ?!
(...)