Paix et félicité: 7 points de réflexion sur Demolition man

Il y a quelques jours, j'ai posté un message sur shaarli à propos d'un article sur le fait de se serrer la main; c'était l'occasion d'évoquer un film cultissime de ma jeunesse (mais en couleurs quand même, partez pas): Demolition man.

Sorti en 1993 dans la catégorie film d'action et comédie de science fiction, il se révèle aujourd'hui davantage comme une oeuvre d'anticipation, voire même une violente critique de notre société actuelle. 

 

Je vous invitais à voir ou revoir ce film dans mon post, puis j'ai eu envie de le faire pour vous... je l'ai donc passé en revue crayon à la main afin de noter tout ce qui à l'époque relevait de la science fiction et créait un effet comique mais qui, aujourd'hui, a un écho dans le monde réel et devient triste ou inquiétant.

C'est un peu long, je sais, mais c'est édifiant. 

 


 

Petit rappel historique pour les plus jeunes: en 1993, internet n'existe que pour s'envoyer des emails entre étudiants à la fac et n'est pas connu du grand public (ou considéré comme un truc de nerds qui font joujou), il n'y a pas de téléphones portables (en fait si, mais ils ressemblent à un fer à repasser et  on se voit contraint de vendre un organe dès qu'on veut passer un coup de fil, voir radiocom 2000 ), la musique et les films n'existent qu'en support physique etc.

 

Autant dire que tout ce qui, aujourd'hui, ne nous fait même pas hausser un sourcil n'est que de la science fiction à l'époque. 

 

Il en va de même des éléments du film que l'on retrouve dans notre vie aujourd'hui, soit vingt ans plus tard...


 

 

1- La surveillance des communications et la vie privée
une règle de vie

 

Inutile de revenir sur les surveillances dont nous faisons (et ferons) l'objet de la part de nos états.

En 1993, en gros, les plus importants scandales d'écoutes téléphoniques ou de surveillance étaient le watergate et les écoutes de stars par François Mitterand... en définitive, de la pisse de ragondin en comparaison de tout ce qu'on subit sans vergogne aujourd'hui...
 

Dans le film, la fin de la vie privée est évoquée de plusieurs façons, mais la plus parlante se fait dans le premier quart du film:

Lenina Huxley arrive au boulot en voiture et discute avec le directeur de la prison cryogénique; elle commente légitimement et non sans une pointe de regret le manque d'action et l'absurdité de devoir appeler tous les jours le directeur de la prison dans une société où rien ne se passe...

 

 

 

Deux minutes plus tard, à son arrivée au poste, son patron (et tout le personnel) est au courant de sa conversation et lui passe un savon... prouvant que la discussion était simplement... publique... 

Notez à quel point tous les personnages trouvent ça normal... ça ne vous rappelle rien ?
 


 

 

2- Le langage édulcoré jusqu'à l'absurde
le politiquement correct obligatoire

 

Autre running gag du film, son fil rouge, c'est le langage châtié à l'extrême utilisé par les citoyens qui contraste si violemment avec celui de John Spartan et Simon Phoenix (entre-autres).

Des périphrases et des euphémismes qu'on retrouve sous d'autres formes aujourd'hui (le politiquement correct devenant la règle).

Paix et félicité !
Restaurez votre calme !
Sa lumière s'est éteinte
Les transfers de fluides
comportement socialement acceptable
Vie prématurément interrompue

...


Tous les mots grossiers étant interdits, il fallait pouvoir sanctionner immédiatement les dérives... des bornes d'écoute massive de la population fleurissent donc partout: dans les rues, les bâtiments publics mais également dans les appartements privés

Le comique de répétition est largement utilisé durant le film avec la phrase "vous avez une amende d'un crédit pour infraction au code de moralité du langage" qu'on entend dans tous les lieux y compris l'appart de Spartan: preuve discrète que l'état a obtenu le droit de surveiller la vie privée de tout le monde.
On est est pas là ?! Et la xbox, elle vous surveille pas peut-être ?!

Aujourd'hui, toutes ces techniques sont possibles... et nous sommes déjà surveillés (radars, caméras, écoutes, portails etc)

 


 

 

3- Le pistage et le contrôle des citoyens et des échanges
un mal nécessaire ma pauvre dame

 

Une technologie évoquée dans le film, mais également par de nombreux écrivains: le traçage permanent du citoyen et de tous ses échanges commerciaux.

 

Le "gouvernement" de San Angeles connaît les faits et gestes de tous par le biais d'une puce implantée sous la peau: elle donne la position, l'identité, l'état de santé et constitue le seul et unique moyen de paiement; pire, elle sert même de clé pour son appartement.
Indispensable, inévitable, obligatoire.
 

Mais on y vient ! Votre smartphone qui donne votre position, les fournisseurs d'accès qui stockent toutes ces données et les piratent sans votre permission, les comptes Facebook qui deviennent obligatoires pour beaucoup de services (alors que ce même facebook met en place la reconnaissance faciale massive), les puces RFID etc... 
 

Les technologies sont prêtes, même en ce qui concerne la puce dans le corps (tapez puce sous la peau dans googol...)

 


 

 

4- La "protection" forcée du citoyen

Nous savons ce qui est bon pour vous
 

Dès sa décongélation, Spartan demande à fumer une cigarette et c'est l'occasion pour l'auteur de soulever un autre problème par la voix de Lenina: jusqu'où est-il légitime de protéger les gens contre eux-même ?

La scène n'est même pas comique, malgré le contraste de la réaction de Stallone. 
Comme le dit Lenina:
Tout ce qui nous fait nous fait du mal est considéré comme mauvais et donc interdit.
Elle se lance alors dans une énumération effarante qui va de l'anodin à l'intolérable: la cigarette, le sel, la viande, la caféine, l'alcool, les mots grossiers, les sports de contact, les jouets non éducatifs, la nourriture épicée, l'IVG, la grossesse non autorisée, les contacts physiques, les baisers...
 
 

 

 
L'aspect le plus habile de cette liste, c'est précisément qu'il y a des justifications concrêtes qui légitimeraient, dans l'absolu, tous ces interdits...
 

Cette infantilisation et ce déni de la liberté de choisir le plaisir contre le bon pour la santé ne sont pas si loin aujourd'hui: je bous littéralement devant les manger bouger, mangez cinq fruits et légumes par jour, ne mangez ni trop salé ni trop sucré, pratiquez une demi heure d'activité physique par jour, fumer tue, à consommer avec modération... MERDE !


 
C'est comme ça qu'on en vient à trouver normal de se faire surveiller tout le temps: "c'est pour notre bien..."
Sur le même thème, je vous conseille l'excellente pièce de théâtre "boire fumer et conduire vite"... édifiante et magnifique.
 

 

 

6- La manipulation de l'opinion

un outil indispensable
 

Cocteau, le dictateur du film qui est à l'origine de la société et de ses restrictions, évoque à plusieurs reprises et sans aucune honte le fait qu'il manipule l'opinion publique pour lui faire peur en ayant recours à Phoenix.

Il évoque également ceux qu'il nomme les rebuts et qu'il fait passer pour des terroristes alors qu'ils ne sont que des laissés pour compte affamés et contraints de voler de la nourriture.

 
J'ai les coudées franches pour créer une société parfaite, ma société, (...) qui aura la pureté d'une colonie de fourmis.
 
 
Le film est-il si loin de la réalité de notre quotidien ? 
Les guerres qu'on justifie en inventant des armes ou des terroristes ? 
La lutte antiterroriste qui justifie des lois liberticides et anticonstitutionnelles (aux USA ET en France)
Les thèmes ressortant à chaque échéance d'élection comme... l'insécurité... 
Hein ?! oui oui, on est en plein dedans... pas de doute.
 
 

 

 

7- Les conséquences d'une telle société

ben oui, ça se paye un peu quand même
 
 
Ce film ne se contente pas de rire de ces "travers", il les dénonce bel et bien, déjà en 1993.
Le personnage d'Edgar,"chef" des rebuts, a une longue litanie dans laquelle il argumente contre le pouvoir:
Je suis l'ennemi parce que je pense, parce que j'aime lire, parce que je suis pour la liberté d'expression et la liberté de choix...
L'avenir façon Cocteau, c'est une vierge de 47 ans dans un pyjama beige qui boit un milk shake banane carrote en chantant une pub débile...
Vous vous pliez aux volontés de Cocteau: ce qu'il veut, quand il veut, comme il veut...
 
C'est assez clair et il y évoque également une conséquence indirecte du verrouillage des opinions et de la société: l'absence de créativité des gens de San Angeles qui se contentent de chanter de vieilles publicités qu'ils appellent mini chansons.
 

 
 
Or, quand on n'a plus le droit de penser et de se cultiver, quand le plaisir et la fantaisie sont prohibés, il n'y a plus de créativité possible et on recycle le politiquement correct (vive les chansons des années 80, les remakes de merde des oeuvres passées et vive la télé qui parle de la télé ou qui diffuse des vidéos prises sur le net...)
Si tu n'as plus le droit de parler, répète ce que disent les autres.
 

 

 

7- Divers autres thèmes survolés

parce qu'on n'a qu'une heure trente
 
On retrouve pêle-mèle
  • la monopolisation de la société (pizza hut est le seul restaurant existant); ne riez pas, elle est en marche: combien d'entreprises se cachent réellement derrière les produits que nous consommons ? 6 ou 7, pas plus ?!
  • la politisation de Swartzenegger ... oui, je sais, osef
  • la technologie qui rend addict et infantilise

Le psy computer: une expérience déjà menée en angleterre (pas retrouvé la source dsl)

 

Le flic incapable de prendre une décision sans sa tablette

 

  • La robotisation des services publics et la dépersonnalisation

L'humain qui propose à son interlocuteur de choisir délibérément un échange robotisé (SPAM téléphonique je te nique t'ennuie !)

 


 

 

Conclusion? quelle conclusion ?

regardez bien l'image et le texte en rouge: un hasard ?!
 
 
Quelle conclusion donner à un billet comme celui-là ? 
C'est un billet d'humeur écrit sous le coup d'une impulsion indignée, rien de plus...
 
D'autant que même un visionnaire comme l'auteur du film n'a pas prévu la privatisation du vivant par les grandes entreprises, la protection du droit d'auteur qui conduit à empêcher la biodiversité et les initiatives personnelles , la manipulation par la culpabilisation (voir l'écologie), l'asservissement de l'humain au commercial, la pollution etc...
 
Je ne saurais culpabiliser les autres, je suis comme vous tous... Je n'ai pas de réponses, je suis sans envergure, sans importance...
 
Comme vous, mon seul droit démocratique, c'est le vote qui met au pouvoir des gens qui ne respectent ni leurs engagements ni la constitution censée nous protéger...
 
 
Je me demande quand même s'il ne faudrait pas organiser un minimum de résistance...
 
 
 
 

 

Quelques liens (liste trrrrrèèèèèsss incomplète):

❝ 17 commentaires ❞

1  Sammy le

Tu m'as gâché ma matinée mais... merci de m'avoir réveillé. Il faut lire et écrire des choses comme ça régulièrement, on a tous tendance a s’assoupir, s'endormir, oublier... On sait que ça existe, mais on fait avec, on continue sa petite vie tranquille en se disant qu'on est pas concernés... C'est peut-être ça le plus terrifiant dans cette société qui s'annonce : la renonciation à la révolte.

 
2  RemRem le

En même temps, vu l'actualité, un peu normal de "péter gentiment un câble"...

Merci pour l'article, ma donné envie de revoir démolition man ;)

 
3  roberto le

Absolument incroyable, j'adore ce film vraiment culte à mon avis !
j'avais bien vu tous les petits clichés à l'époque mais c'est vrai quand faisant cette analyse aujourd'hui, le film est plus que visionnaire !!!!

mais sinon on fait quoi pour pas finir comme cela....?

 
4  Bredt le

Autre film a voir ou revoir : "They Live" aka "Invasion Los Angeles", 1988, John Carpenter
Film de série B a très petit budget au premier abord, il se révèle plus profond !!!

 
5  Erwan18 le

Merci pour ce texte (trop long pour certains ; si, si, commentaire encore lu ce matin : "texte un chouïa trop long" pour un texte, avec photos, d'à peine 2 pages...)
Je vais visionner ce film, que je ne regarderai certainement plus de la même façon (vais encore m'agacer, moi)
Je suis désespéré du peu de personnes qui ont CONSCIENCE de tout ça
A mon (très) petit niveau, je diffuse les informations sur tous les points que tu relèves dans "Demolition man", par tous les canaux que je peux (mail, Twitter, Facebook, ...).
Mais, au mieux, l'info est rediffusée à son tour, au pire personne ne la lit. Et beaucoup doivent me traiter silencieusement de parano...
Et à chaque fois je pense à la fable de la grenouille plongée dans l’eau froide mise à chauffer : exactement ce qui se passe dans notre société 2.0 ( https://fr.wikipedia.org/wiki/All%C3%A9gorie_de_la_grenouille )

 
6  jerrywham le

Bronco, Président !!! Bronco, Président !!! Et Ploum, premier ministre ???

 
7  _KB_ le

Détail amusant, en VO il ne s'agit pas de Pizza Hut mais de Taco Bell. Les logos ont été retouchés dans certains pays car l'enseigne n'était pas suffisamment connue à l'étranger à l'époque.

Comme quoi en 93 on pensait déjà (un peu) à notre place ;-)

Et +1 pour Bredt, je recommande également "They live" de Carpenter !

Sinon très sympa cet article !

 
8  Bronco le

@Bredt: J'ai également adoré ce film: du grand carpenter...
@_KB_: merci, pour l'info que j'ignorais, Demolition man étant un des rares films que je n'aie pas vu en vost, et merci également pour ton pseudo qui me révèle qu'il est temps de gérer les caractères non alphabétiques dans les pseudos pour la génération de l'avatar

@JerryWham: t'imagines, président... ben je serais pas dans la merde . Remarque avec Ploum comme premier ministre, ça le ferait

@Tous: merci de vos réactions ;-)

NE LÂCHEZ RIEN !

 
9  jerrywham le

@Bronco : Ça peut pas être pire qu'à l'heure actuelle de toute façon. Et je crois que Ploum s'est lancé en politique mais en belgique. Mais bon, on peut demander à SebSauvage .

@Bredt : on peut également citer le 5ème élément de Besson ou iRobot dans lesquels on voit des "rebelles" (Korben Dallas alias Bruce Willis, et Del Spooner alias Will Smith) qui vivent à l'ancienne, c'est à dire l'époque où on pouvait penser par soi-même...

 
10  Fred le

"manger bouger, mangez cinq fruits et légumes par jour, ne mangez ni trop salé ni trop sucré, pratiquez une demi heure d'activité physique par jour, fumer tue, à consommer avec modération..."

Autrement dit : "vous bouffez/fumez de la merde, vous deviendrez malade avant de crever prématurément plutôt que de bosser jusqu'à 80 ans, ça va coûter très cher à la sécu tant qu'elle existe encore"

 
11  Valentin le

Et ben mon Bronco, c'est très bon ça ! très très bon !
Ni trop long, ni trop court; avec les images "qui vont bien".
Hum....On est plutôt mal barrés....

 
12  Bronco le

@Fred: ben c'est pas loin d'être ça, en fait

@Valentin: Merci ! (surtout pour le comm sur la longueur: j'ai toujours beaucoup de mal à faire court )

 
13  maxime le

Et bien sur il y a dans ce film de nombreuses references au livre Le Meilleur des Mondes... notamment le nom de la fille (Huxley, comme Aldous Huxley, l' auteur du livre en question), et la societe mise a l'ecart qui rappelle fortement les "reserves" du Meilleur des Mondes..

 
14  Bronco le

La vache, c'est en effet tout à fait ça !!! je ne connaissais pas cette oeuvre !
Pour se convaincre de la parenté entre le Meilleur des Mondes et Demolition Man:
Les noms de personnages et de l'auteur: Aldous Huxley, Lenina crowne et le "sauvage" John...
Les thèmes abordées: Eugénisme, behaviorisme etc...
Le background des personnages ...

EXTRAORDINAIRE ! Je me procure ce livre asap ! Merci Maxime !

http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Meilleur_des_mondes

 
15  JEEK le

Un bien bel article Bronco...

En fait, nous ne sommes pas tout à fait dans "le meilleur des mondes" ; c'est plutôt un mix assez indéfinissable entre cette œuvre et 1984.

Y a pas si longtemps, une comparaison des deux avait été poussé via shaarli sous la forme d'une infographie (tiens j'vais p'tet y refaire un tour, ça fait un moment que j'suis pas passé sur les liens de mutualisation des différents shaarlis) ; y aura qu'à faire une recherche avec "huxley ws orwell" pour avoir un résultat probant je pense...

Un bien bon week-end à toi ! ;-)

 
16  Stantri le

Très bon article. Tout est dans Demolition Man. Team Marco Brambilla !!

 
17  olivia le

Un film pas si mauvais que ça, effectivement en 2016... il y a pas mal de choses qui risquent d'arriver.

 

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