Parentalité : "On ne peut pas demander ce calme parfait aux parents"

Excellent article à lire d'urgence, surtout si vous lisez compulsivement les billets de parentalité positive qui vous font souvent culpabiliser.


Ce qui est sûr, c'est que le "coût" de l'éducation d'un enfant est bien plus élevé aujourd'hui. On attend beaucoup plus des parents aujourd'hui : qu'ils proposent des activités, qu'ils investissent dans une quantité de matériel ludique ou de puériculture, qu'ils accompagnent les apprentissages, qu'ils permettent de développer les goûts, les aspirations propres des enfants. Donc effectivement, je ne sais pas si c'est plus compliqué mais en tout cas, il y a des attentes beaucoup plus importantes.

L'approche de l'éducation bienveillante est de dire que les enfants ne font pas de "caprices" mais ont des besoins non satisfaits qu'il faut prendre en compte, que s'ils font des colères c'est que leur cerveau immature les empêche de maîtriser leurs émotions.

Selon cette norme, le parent "parfait" ne doit jamais s'énerver, jamais crier, toujours être disponible pour écouter, rassurer, négocier. Cet idéal s'impose actuellement de manière d'autant plus dogmatique qu'il est présenté comme "prouvé scientifiquement", grâce aux neurosciences, et qu'à ce titre, il semble incontestable.

Cela m'agace un peu parce que je suis personnellement convaincue qu'il est souhaitable pour notre société d'aller vers la non violence éducative et de réfléchir aux rapports de domination des adultes sur les enfants. Mais je pense aussi qu'on peut construire cet idéal social sans imposer un dogme, sans distribuer des bons points aux "bons" parents, et stigmatiser les autres.

Et ce d'autant plus qu'on juge souvent les parents sans même se demander ce qu'ils vivent chaque jour, à quelles difficultés quotidiennes ils sont confrontés. Aujourd’hui on ne peut pas demander ce calme parfait aux parents. D'être prête à reprendre le boulot, prête à être à l'écoute de son enfant puis en même de temps cultiver des passions personnelles du sport à la culture, tout en ne dormant pas et en ne mangeant pas bien.

[...] peut être se dire que se retrouver tout seuls, avec son bébé, ça n'est juste pas humain. On a besoin de soutien, d'aide. [...] les plus grands [frères et soeurs] sont ravis de faire ce qu'ils peuvent faire : apporter un jouet au bébé qui pleure, faire un câlin. Quand un enfant arrive, on dit souvent "ah oui l'aîné est jaloux"... Mais c'est parce qu'il est rarement inclus.

Beaucoup de sociologues disent que l'adolescence n'est pas une crise de l'enfant mais une crise des parents. C'est une crise parentale car l'enfant devient plus adulte. Il a les moyens d'affirmer ce qu'il veut ou ce qu'il ne veut pas, de faire valoir ses goûts et sa manière de voir l'avenir. Or les parents ne sont pas habitués à cela, et donc il y a des conflits. L'hypothèse qu'on pourrait faire c'est que peut-être, si on écoutait et reconnaissait que les enfants ont une certaine autonomie, on pourrait vivre ce moment plus en douceur...

Oui, il me semble beaucoup plus facile de ne pas m'énerver avec mes ados, même quand ils sont de mauvaise foi et ont des jugements à l'emporte-pièce... On peut vraiment discuter avec eux, ils comprennent la négociation et peuvent comprendre quand ils sont allés trop loin.


  • Les règles "rouges", celles auxquelles il ne faut jamais déroger car cela implique la sécurité de l'enfant. Par exemple : oui on va contraindre l'enfant à ne pas traverser la route sans adulte car cela le met en danger physiquement. Ce n'est pas négociable.

  • Ensuite il y a les règles "roses" qui sont les règles du bien vivre ensemble de notre société. Celles-ci peuvent peut être expliquées, négociées, discutées. Car ce n'est pas un danger pour la sécurité. Et même, c'est une occasion d'apprentissage : l'enfant est en train de comprendre comment on vit dans la société dans laquelle il grandit.

  • Et enfin il y a les "orientations bleues", ce sont les grandes valeurs que l'on veut transmettre à ses enfants, son héritage intellectuel.
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J'aime bien la citation finale :

Khalil Gibran : "Vos enfants ne sont pas vos enfants […] Ils viennent à travers vous mais non de vous. Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas."

Via SammyFisher

Sclérose en plaques/vaccination Hépatite B : "Un faisceau d'indices graves, précis et concordants peut suffire à prouver le lien de causalité", selon la justice

Voilà voilà...


Validité d'une argumentation:
Solide => Consensus scientifique / Méta analyse / Étude prospective de forte puissance
Présomption => Étude prospective de faible puissance
Faible => Étude rétrospective / Étude de cas-témoins
Très faible => Témoignage / Étude comportant des biais identifiés
Nul => Avis / Opinion / Préjugé / Bon sens

Via Lapin masqué

Ornithorynque #254 | Terry Pratchett

Superbe billet de @Padre_Pio qui dit parfaitement l'amour que j'ai également pour Terry Pratchett...
Son oeuvre, sous le couvert de l'humour montre avec un talent rare les aspects dérisoires des sociétés, la vacuité des individus, les tenants et aboutissants de la condition humaine.


Toujours sans fatuité, sans grandiloquence, sans emphase: sa voix est claire, ses phrases ciselées... entre deux fous rires dus aux comparaisons dont il a le secret, on se prend à noter une phrase qui résume parfaitement une idée, un sujet, une condition...
Comme une partition de mozart, on a le sentiment que ce qui est dit n'aurait jamais pu être dit de façon différente, que toute modification rendrait la phrase moins claire et moins efficace.

Il fait partie de ces auteurs dont on ne lâche pas les romans, qu'on a hâte de retrouver comme on le fait avec de vieux amis... et même quand on se dit, «tiens, je lirai ce roman-là après le Pratchett du moment», on abandonne l'idée et on préfère repartir pour le disque-monde suivant...

Vous avez remarqué, je parle de lui au présent: il ne mourra jamais à mes yeux, tant sa perspicacité le rend immortel.
Il a tour à tour exploré le monde du rock et des fans, du foot, de la presse, de la banque, de la poste etc. en donnant l'impression au lecteur qui finit chaque ouvrage qu'il comprend mieux le monde désormais.

Mr. Pratchett, let me thank you... for all.

Via SammyFisher


Pour un savoir engagé, par Pierre Bourdieu (Le Monde diplomatique, février 2002)

Je me copicolle ici pour lecture ultérieure:


S’il est aujourd’hui important, sinon nécessaire, qu’un certain nombre de chercheurs indépendants s’associent au mouvement social, c’est que nous sommes confrontés à une politique de mondialisation. (Je dis bien une « politique de mondialisation », je ne parle pas de « mondialisation » comme s’il s’agissait d’un processus naturel.) Cette politique est, pour une grande part, tenue secrète dans sa production et dans sa diffusion. Et c’est déjà tout un travail de recherche qui est nécessaire pour la découvrir avant qu’elle soit mise en œuvre. Ensuite, cette politique a des effets que l’on peut prévoir grâce aux ressources de la science sociale, mais qui, à court terme, sont encore invisibles pour la plupart des gens. Autre caractéristique de cette politique : elle est pour une part produite par des chercheurs. La question étant de savoir si ceux qui anticipent à partir de leur savoir scientifique les conséquences funestes de cette politique peuvent et doivent rester silencieux. Ou s’il n’y a pas là une sorte de non assistance à personnes en danger. S’il est vrai que la planète est menacée de calamités graves, ceux qui croient savoir à l’avance ces calamités n’ont-il pas un devoir de sortir de la réserve que s’imposent traditionnellement les savants ?

Il y a dans la tête de la plupart des gens cultivés, surtout en science sociale, une dichotomie qui me paraît tout à fait funeste : la dichotomie entre scholarship et commitment — entre ceux qui se consacrent au travail scientifique, qui est fait selon des méthodes savantes à l’intention d’autres savants, et ceux qui s’engagent et portent au dehors leur savoir. L’opposition est artificielle et, en fait, il faut être un savant autonome qui travaille selon les règles du scholarship pour pouvoir produire un savoir engagé, c’est-à-dire un scholarship with commitment. Il faut, pour être un vrai savant engagé, légitimement engagé, engager un savoir. Et ce savoir ne s’acquiert que dans le travail savant, soumis aux règles de la communauté savante.

Autrement dit, il faut faire sauter un certain nombre d’oppositions qui sont dans nos têtes et qui sont des manières d’autoriser des démissions : à commencer par celle du savant qui se replie dans sa tour d’ivoire. La dichotomie entre scholarship et commitment rassure le chercheur dans sa bonne conscience car il reçoit l’approbation de la communauté scientifique. C’est comme si les savants se croyaient doublement savants parce qu’ils ne font rien de leur science. Mais quand il s’agit de biologistes, ça peut être criminel. Mais c’est aussi grave quand il s’agit de criminologues. Cette réserve, cette fuite dans la pureté, a des conséquences sociales très graves. Des gens comme moi, payés par l’État pour faire de la recherche, devraient garder soigneusement les résultats de leurs recherches pour leurs collègues ? Il est tout à fait fondamental de donner la priorité de ce qu’on croit être une découverte à la critique des collègues, mais pourquoi leur réserver le savoir collectivement acquis et contrôlé ?

Il me semble que le chercheur n’a pas le choix aujourd’hui : s’il a la conviction qu’il y a une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de délinquance, une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de criminalité, une corrélation entre les politiques néolibérales et tous les signes de ce que Durkheim aurait appelé l’anomie, comment pourrait-il ne pas le dire ? Non seulement il n’y a pas à le lui reprocher, mais on devrait l’en féliciter. (Je fais peut-être une apologie de ma propre position…)

Maintenant, que va faire ce chercheur dans le mouvement social ? D’abord, il ne va pas donner des leçons — comme le faisaient certains intellectuels organiques qui, n’étant pas capables d’imposer leurs marchandises sur le marché scientifique où la compétition est dure, allaient faire les intellectuels auprès des non-intellectuels tout en disant que l’intellectuel n’existait pas. Le chercheur n’est ni un prophète ni un maître à penser. Il doit inventer un rôle nouveau qui est très difficile : il doit écouter, il doit chercher et inventer ; il doit essayer d’aider les organismes qui se donnent pour mission — de plus en plus mollement, malheureusement, y compris les syndicats — de résister à la politique néolibérale ; il doit se donner comme tâche de les assister en leur fournissant des instruments. En particulier des instruments contre l’effet symbolique qu’exercent les « experts » engagés auprès des grandes entreprises multinationales. Il faut appeler les choses par leur nom. Par exemple, la politique actuelle de l’éducation est décidée par l’UNICE, par le Transatlantic Institute, etc. Il suffit de lire le rapport de l’Organisation mondiale pour le commerce (OMC) sur les services pour connaître la politique de l’éducation que nous aurons dans cinq ans. Le ministère de l’Éducation nationale ne fait que répercuter ces consignes élaborées par des juristes, des sociologues, des économistes, et qui, une fois mises en forme d’allure juridique, sont mis en circulation.

Les chercheurs peuvent aussi faire une chose plus nouvelle, plus difficile : favoriser l’apparition des conditions organisationnelles de la production collective de l’intention d’inventer un projet politique et, deuxièmement, les conditions organisationnelles de la réussite de l’invention d’un tel projet politique ; qui sera évidemment un projet collectif. Après tout, l’Assemblée constituante de 1789 et l’Assemblée de Philadelphie étaient composées de gens comme vous et moi, qui avaient un bagage de juriste, qui avaient lu Montesquieu et qui ont inventé des structures démocratiques. De la même façon, aujourd’hui, il faut inventer des choses… Évidemment, on pourra dire : « Il y a des parlements, une confédération européennes des syndicats, toutes sortes d’institutions qui sont sensées faire ça. » Je ne vais en pas faire ici la démonstration, mais on doit constater qu’ils ne le font pas. Il faut donc créer les conditions favorables à cette invention. Il faut aider à lever les obstacles à cette invention ; obstacles qui sont pour une part dans le mouvement social qui est chargé de les lever — et notamment dans les syndicats…

Pourquoi peut-on être optimiste ? Je pense qu’on peut parler en termes de chances raisonnables de succès, qu’en ce moment c’est le kairos, le moment opportun. Quand nous tenions ce discours autour de 1995, nous avions en commun de ne pas être entendus et de passer pour fous. Les gens qui, comme Cassandre, annonçaient des catastrophes, on se moquait d’eux, les journalistes les attaquaient et ils étaient insultés. Maintenant, un peu moins. Pourquoi ? Parce que du travail a été accompli. Il y a eu Seattle et toute une série des manifestations. Et puis, les conséquences de la politique néolibérale — que nous avions prévues abstraitement — commencent à se voir. Et les gens, maintenant, comprennent… Même les journalistes les plus bornés et les plus butés savent qu’une entreprise qui ne fait pas 15 % de bénéfices licencie. Les prophéties les plus catastrophistes des prophètes de malheur (qui étaient simplement mieux informés que les autres) commencent à être réalisées. Ce n’est pas trop tôt. Mais ce n’est pas non plus trop tard. Parce que ce n’est qu’un début, parce que les catastrophes ne font que commencer. Il est encore temps de secouer les gouvernements sociaux-démocrates, pour lesquels les intellectuels ont les yeux de Chimène, surtout quand il en reçoivent des avantages sociaux de tous ordres…

Un mouvement social européen n’a, selon moi, de chance d’être efficace que s’il réunit trois composantes : syndicats, mouvement social et chercheurs — à condition, évidemment, de les intégrer, pas seulement de les juxtaposer. Je disais hier aux syndicalistes qu’il y a entre les mouvements sociaux et les syndicats dans tous les pays d’Europe une différence profonde concernant à la fois les contenus et les moyens d’action. Les mouvements sociaux ont fait exister des objectifs politiques que les syndicats et les partis avaient abandonnés, ou oubliés, ou refoulés. D’autre part, les mouvements sociaux ont apporté des méthodes d’action que les syndicats ont peu à peu, encore une fois, oubliées, ignorées ou refoulées. Et en particulier des méthodes d’action personnelle : les actions des mouvements sociaux recourent à l’efficacité symbolique, une efficacité symbolique qui dépend, pour une part, de l’engagement personnel de ceux qui manifestent ; un engagement personnel qui est aussi un engagement corporel.

Il faut prendre des risques. Il ne s’agit pas de défiler, bras dessus bras dessous, comme le font traditionnellement les syndicalistes le 1er mai. Il faut faire des actions, des occupations de locaux, etc. Ce qui demande à la fois de l’imagination et du courage. Mais je vais dire aussi : « Attention, pas de “syndicalophobie”. Il y a une logique des appareils syndicaux qu’il faut comprendre. » Pourquoi est-ce que je dis aux syndicalistes des choses qui sont proches du point de vue que les mouvements sociaux ont sur eux et pourquoi vais-je dire aux mouvements sociaux des choses qui sont proches de la vision que les syndicalistes ont d’eux ? Parce que c’est à condition que chacun des groupes se voie lui-même comme il voit les autres qu’on pourra surmonter ces divisions qui contribuent à affaiblir des groupes déjà très faibles. Le mouvement de résistance à la politique néolibérale est globalement très faible et il est affaibli par ses divisions : c’est un moteur qui dépense 80 % de son énergie en chaleur, c’est-à-dire sous forme de tensions, de frictions, de conflits, etc. Et qui pourrait aller beaucoup plus vite et plus loin si…

Les obstacles à la création d’un mouvement social européen unifié sont de plusieurs ordres. Il y a les obstacles linguistiques, qui sont très importants, par exemple dans la communication entre les syndicats ou les mouvements sociaux — les patrons et les cadres parlent les langues étrangères, les syndicalistes et les militants beaucoup moins. De ce fait, l’internationalisation des mouvements sociaux ou des syndicats est rendue très difficile. Puis il y a les obstacles liés aux habitudes, aux modes de pensée, et à la force des structures sociales, des structures syndicales. Quel peut être le rôle des chercheurs là-dedans ? Celui de travailler à une invention collective des structures collectives d’invention qui feront naître un nouveau mouvement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens internationaux d’action.



Pierre Bourdieu
Sociologue, professeur au Collège de France.

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